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Quand l’intimidation forge le caractère !
Texte paru en mai 2009 sur le site de l’Association canadienne de la santé mentale
Le monde de l’enfance – particulièrement ce qui se passe dans les cours d’école – est un grand terrain de jeu qui met souvent les jeunes à rude épreuve. On le voit tous les jours: les enfants se chamaillent, se disputent, se confrontent les uns aux autres. Le phénomène est si courant qu’en tant qu’adulte, on considère souvent que ces escarmouches font partie du développement normal de l’enfance. Certains diront que «ça forme le caractère» et que c’est «normal» tant que ça ne dégénère pas en coups et batailles.
Mais est-ce bien le cas? Par exemple, que penser d’un jeune qui se fait traiter de «fif» par ses camarades? Que dire d’une jeune fille qui se fait traiter de grosse baloune ou de salope? Incidents banals qui «forgent le caractère»?
D’une certaine façon, oui… mais pas nécessairement de la bonne façon!
En effet, nombre d’études(1) observent que quantité de ces jeunes sont affectés dans leur perception d’eux-mêmes justement parce qu’ils se sont fait traiter de la sorte. En outre, les témoignages abondent de la part d’adultes qui racontent à quel point ils ont été marqués par le fait de s’être fait dénigrer, humilier ou intimider devant tout le monde.
On comprend aisément qu’au moment où un enfant est en train d’apprendre à socialiser – alors qu’il «se cherche» et tente de définir qui il est par rapport aux autres -, combien il peut être marquant de se faire traiter de mauviette, de monstre ou de tête de carottes… pour ne pas dire de qualificatifs nettement plus dégradants.
«Peut-être suis-je comme ça?!»
Pour comprendre ce qui se passe, imaginons une scène courante: un jeune dans la cour d’école se fait traiter de « grosse vache», de «fif» ou de « suceuse de queue » par un autre jeune de son entourage.
En soit, l’incident pourrait être banal s’il ne survenait qu’une fois en privé. Or, c’est habituellement le contraire: la victime se fait traiter de la sorte devant des témoins qui, en plus, en rient. Pire, l’agression est répétée et se répand à tout le groupe et bientôt dans toute l’école. Plusieurs se mettent alors à rire ou, à tout le moins, à considérer la victime comme étant bel et bien une « grosse vache », un «fif», une «pute»…
Devenant ainsi l’objet de la risée de son entourage, qu’apprend la victime sur elle-même? Qu’aux yeux des autres, elle est non seulement vue comme différente mais, surtout, que cette différence est risible. Elle apprend ainsi qu’il y a quelque chose chez elle qui peut être sujet de moquerie et qui fait qu’elle est perçue comme étant inférieure aux autres. Comment peut-elle alors se défendre ?
Sur le coup, tous les enfants ressentiront de la colère et de la honte mais tous ne réagiront pas de la même façon. Une première peut tenter de convaincre le groupe qu’elle n’est pas ça. Mais comment lutter contre des préjugés colportés en société? Par exemple, si elle est grosse ou si elle a le visage ravagé par de l’acné et qu’on valorise partout la minceur et la beauté, comment peut-elle s’en sortir? C’est David contre Goliath !
Une deuxième victime choisira de se taire, la honte est trop envahissante pour en parler à qui que ce soit. Une autre pourra faire le choix d’aller vers un adulte: elle est certes humiliée et n’a pas trop envie d’en parler, mais poussée à bout, pourquoi pas? Elle risque cependant de se faire répondre que: «Ce n’est pas si grave… Tu n’as qu’à ne pas y prêter attention, à ne pas réagir… et que tout finira par passer.» Il arrive même que l’adulte endosse la raillerie en question. Par exemple, une victime qui fait rire d’elle parce qu’elle est grosse pourra se faire conseiller de «faire un p’tit effort» pour moins manger et pour être plus active. Comme quoi, après tout, ses camarades n’ont peut-être pas tort!
Dans une étude canadienne(2), il est rapporté en effet que les filles obèses courent 90% plus de risques d’être agressées que celles qui ont un poids normal. On les agresse en les affublant d’épithètes désobligeantes, en adoptant une attitude hautaine à leur égard ou en inventant des rumeurs diffamantes. On se permet même de les agresser physiquement. Et lorsque les agresseurs doivent expliquer pourquoi ils s’en prennent à elles, ils se justifient en disant qu’il s’agit de paresseuses qui se laissent aller, qui manquent de volonté, qui sont gourmandes, etc. N’est-ce pas là un jugement qu’endossent bon nombre d’adultes?
Au bout du compte, la victime d’une «simple moquerie» peut finir par se retrouver avec une bonne part de son entourage sur le dos. «Tu exagères, se fait-elle dire. Prends ça en riant…» À moins qu’on lui suggère de se prendre en main!
Dès lors, non seulement y a-t-il l’agresseur et ses copains qui la traitent de ceci ou de cela, mais les témoins de l’agression se mettent à rire, renforçant d’autant la «véracité» de la raillerie. Et même les adultes, par leur silence ou la banalisation qu’ils font du cas, donnent l’impression qu’il y a du vrai.
Comment, dans ces circonstances, ne pas venir à croire qu’on est ridicule en étant gros, efféminé, roux ou, à tout le moins, qu’on mérite la raillerie dont on est victime puisque rien ne vient contrebalancer ce message? Évidemment, voilà de quoi miner la perception qu’on a de soi à travers le regard des autres
Résultat: dans les cas où ces agressions se répètent, la victime finit par absorber la chose. Elle est ainsi rejetée par ses camarades alors qu’elle est justement à l’âge où elle cherche à se relier aux autres et à leur ressembler. Il est même reconnu que la majorité de ces enfants auront encore de la difficulté à se faire des amis et à développer des rapports égalitaires alors qu’ils seront adultes. La confiance en soi et dans les autres reste fragile!
Dans les cas les plus graves, certains deviendront même dépressifs et anxieux. Pire, ils victimiseront, c’est-à-dire qu’ils en viendront à se percevoir en danger dans des situations où ils ne le sont pas nécessairement et à se sentir impuissants comme ils l’ont été lorsqu’ils ont été intimidés. On peut facilement comprendre que cette violence laisse des marques sur l’image de soi et sur le rapport que ces jeunes développent avec les autres. Que faire alors? Que devons-nous faire en tant qu’adultes face à ses marques?
Que faire ?
Il faut intervenir dès qu’on est en présence d’une scène de violence, quelle que soit sa forme - psychologique ou physique. Mais encore faut-il savoir comment s’y prendre.
À cette fin, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale propose une démarche de prévention dans les écoles primaires. Il s’agit de Branchons-nous sur les rapports de force(3) qui donne des outils concrets au personnel scolaire, aux élèves et aux parents pour qu’ils puissent la dépister et, surtout, pour agir ensemble à contrer la violence sous toutes ses formes.
L’une des particularités de cette démarche est d’intervenir auprès des victimes et de les aider à reprendre la confiance et le pouvoir qu’elles ont perdus durant les épisodes de violence. Ces victimes ont été ridiculisées plus d’une fois, rejetées, humiliées et ont été traitées comme des citoyens de seconde classe. Le moins que l’on puisse faire pour elles, c’est de les aider à renforcer leur image d’elles-mêmes.
Il s’agit en fait d’identifier avec la victime les peurs qui restent, les messages que la violence lui a laissés et qu’elle a intégrés. Par exemple : croit-elle ce qu’on dit à son sujet? Est-elle grosse parce que paresseuse? A-t-elle mérité ou provoqué ces insultes? Devrait-elle maigrir pour être aimée?
On doit donc aider la victime à identifier ces messages, ces doutes, comme des conséquences de la peur de l’agression, puisque c’est en les reconnaissant qu’elle pourra s’en débarrasser. Ce qui l’amènera à pouvoir se centrer sur ses droits, sur sa colère et sa dignité, en démêlant ce qui est de l’ordre de sa perception et ce qui est réel. Elle pourra ensuite expérimenter différentes situations de prise de pouvoir et d’affirmation et défier ainsi ses peurs à partir d’une évaluation réaliste du risque.
Bref, c’est en intervenant au moindre signe de violence envers un enfant qu’on pourra éviter que sa perception de lui-même soit trop déformée. Et si la violence a déjà fait des ravages, nous nous devons de nous préoccuper de la victime pour l’aider à redresser les préjudices qui lui ont été imposés et à reprendre du pouvoir sur sa vie.
Références :
(1) Prud’homme, Diane. La violence à l’école n’est pas un jeu d’enfant : pour intervenir dès le primaire, éditions du remue-ménage, 2004.
(2) Ian Janssen, Wendy M.Craig, Mathias F. Boyce et Mathias Pickett, «Association between overweight and obesity with bullying behaviors in school-aged children», Pediatrices, No. 113, 2004, p. 1187-1194
(3) Prud’homme, Diane. Violence entre enfants : casse-tête pour les parents, Éditions du remue-ménage, 2008, p 214.
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